Le Festival pour tout l’Art du Monde (Festam) s’ouvrait il y a peu à Utopia, et tandis que la Cie Lever du jour proposait une lecture lettone à la librairie Ô les beaux jours, Anne Lefèvre et Heddy Boubaker (au saxophone) improvisaient une lecture musicale de Patientia, nouvelle contemporaine de Ruta Mezavilka.
"Lecture agitée", prévient l’affiche… Après tout, il s’agit de la même dame qui sévissait dernièrement dans le non moins agité B.O.N.J.O.U.R. : on ne pouvait raisonnablement en attendre une lecture enfauteuillée et somnolente. Les pages écrites sont ici à la comédienne ce que le saxophone est au musicien : la recherche d’une façon autre.
Les hostilités commencent par un surprenant et anaphorique "j’ai envie de pisser", grogné par une Anne Lefèvre à moitié cachée dans la pénombre, mais qui s’agite déjà. Sourires, point d’interrogation au-dessus de la tête de chaque spectateur. Très vite, cette bouche empêtrée de colère et d’urgence évoque des histoires de couches, de trône, d’impossibilité… Les sourires se crispent : on n’est pas sûr encore qu’il faille trouver là motif à amusement, à compassion ou à dégoût – les trois demeurent et resteront l’étrange effet d’un texte tendrement cruel, cruellement tendre.
C’est une histoire à trois visages qui se déroule dans la dureté des réalités brutes sur trois générations de femmes. Sous la plume de Ruta Mezavilka, pas de fausse pudeur. Une vieille femme alitée suit son dernier chemin coincée dans une chambre, sous la garde de sa fille. Plus guère de certitudes dans cet esprit torturé – "Elle voyait autour d’elle un espace déjà autre que le nôtre", constatera sa fille.
Plus guère, et pourtant la nette conscience qu’elle ne reverra plus jamais sa maison ni son jardin, qu’elle avait achetés à l’âge de soixante-dix ans. Paraît-il que le voisin s’en occupe, du jardin, mais il ne faut vraiment aucun effort de compréhension pour songer à l’apaiser par des remarques pareilles… Des efforts, est-ce bien là le mot pour dire cette vie que la fille se gâche à accompagner ainsi sa mère dans son interminable dernière étape… "pipi, toilette, manger", voilà la routine, la dérisoire réduction des possibles de l’existence.
Pour dire tout ce qui se débat en ces esprits tourmentés, Anne Lefèvre a choisi la mobilité du corps autant de que celle de la voix. Aux limites de la danse – un quelque chose du butô d’ailleurs – la comédienne convulse, donne au texte une représentation hachée, brisée par des gestes sur-réalistes. Tout comme ce corps blessé la voix se retire parfois, puis mord les silences : il faut que ça sorte.
Voix mêlées au-delà du dialogue, celles de ces mères et filles, d’une part, qui se heurtent, se détruisent, se vérifient : colère de l’une contre rancœur de l’autre, épuisement de celle-ci contre lente agonie de celle-là. Pas de coupable, la vie seulement : on vieillit. Parfois, on espère que l’on s’évitera ça, que l’on ne sera pas le poids mort qui atterre ses proches. Parfois, on voudrait un abandon véritable et n’avoir près de soi qu’un jardin à soigner – c’est à se demander si l’auteur letton ne songe pas au Candide de Voltaire.
Voix mêlées, par ailleurs, de la comédienne ainsi habitée et du saxophoniste. Qui se heurtent, se détruisent, se vérifient : un dialogue souvent, un affrontement parfois. Les sentiments qui ravagent les personnages deviennent musique – dans la conception la plus large du terme, en tenant compte de tout ce qu’un saxophone peut produire comme son et avec lui la bouche du musicien, elle-même à la limite de la diction. Mais ce peut être aussi la musique qui appelle un rythme de jeu nouveau, pousse la comédienne dans ses retranchements.
De fait, un petit détail important : agitation, musique et même régie lumière (Alexandra Malfi) sont improvisées, trouvent une entente au fil du texte, ce qui n’est pas chose facile. Cette lecture agitée sera "reprise" le 28 mai au théâtre du Grand Rond : même texte, mais un passage à la scène renouvelé selon les inspirations de chacun.
Si l’on résume cela donne : une lecture jouée, emmusiquée, bruitée et agitée selon le principe d’une performance... à trois. Bref, la programmation consacrée à la Lettonie commence de façon fort intéressante. II
Manon Ona